Profession : redresseurs de textes

Klarenbeek, Pays-Bas © Erwin Doorn

On ose le dire : les correcteurs, ces femmes et ces hommes de texte sont des super-héros.

Même si écrire cela peut sembler prétentieux, on se sent parfois comme Batman et Robin. Eux redressent les torts, nous redressons les textes.

Entre les deux, notre quotidien professionnel ressemble toutefois davantage à celui du second : toujours dans l’ombre, rarement cités, souvent sous-estimés.

Attention, nous n’avons pas l’intention d’enfiler le costume de Calimero (antihéros par excellence, celui-là). Nous ne sommes pas les gentils face aux méchants patrons ou les bons face aux mauvais clients.

Nous faisons un métier (entre autres) que nous aimons, que ça ne nous empêche pas de porter un regard réaliste et objectif sur l’état actuel du secteur et, plus largement, du marché.

Un ennemi pluriel

L’ennemi du correcteur (comme du traducteur et du rédacteur, au passage) porte plusieurs noms :

  • quantité (inconsidérée) ;
  • urgence (normalisée)
  • méconnaissance ;
  • égoïsme ou manque de générosité ;
  • facilité ;
  • faiblesse de caractère ;
  • indifférence.

Quantité contre qualité

On oppose trop systématiquement qualité et quantité. L’expression bien connue : la qualité plutôt que la quantité.

En tant que correcteurs, nous avons certes un parti pris pour la qualité.

Combien de fois n’avons-nous pas ressenti de la frustration a posteriori en voyant ce qui était finalement publié au terme du projet, ou plus généralement en écoutant ou en lisant le français des autres (sur la toile et ailleurs).

Qui sont ces autres ? Soyons clairs, pas n’importe lesquels, ces autres dont la langue fait partie intégrante de la profession : journalistes, mandataires politiques, artistes, experts, sportifs et autres communicants.

Ce parti pris n’empêche pas de garder les pieds sur terre. La qualité avant tout et à tout prix est une chose rare. Entre le tout à la qualité et le tout à la quantité, il faut trouver l’équilibre.

Or, aujourd’hui, la quantité du temps et de l’argent a largement pris le pas sur la qualité du texte.

On ne vous apprendra rien en disant que la tendance est actuellement à la réduction budgétaire et, par conséquent, à la diminution du temps de travail disponible.

Si cette tendance dépasse largement la réalité de nos métiers, dans ce cas-ci, l’impression de gain est totalement fausse.

Ce que vous croyez gagner d’un côté, vous le perdez presque immédiatement de l’autre, en tours de correction supplémentaires, en remise sur facture, voire plus tard en crédibilité et en réputation. Si le gain est souvent éphémère, la perte peut s’avérer irréversible.

Face à ce manque de moyens, la réponse la plus fréquente est une forme de culpabilisation. Ce type de constat est en effet généralement associé à un refus d’évoluer, auquel on oppose des mots comme « flexibilité », « rentabilité », « efficacité ».

On s’attaque aussi parfois à la fierté et l’amour-propre : si vous ne le faites pas, d’autres attendent de s’en charger…

En outre, le niveau d’exigence et d’intransigeance quant au résultat, lui, demeure invariable.

Une relecture : pour quoi faire ?

Le métier de correcteur reste sous-évalué. Le rôle du correcteur n’est pas suffisamment pris en considération dans le processus de production de contenu. Si bien qu’on ne prévoit pas systématiquement de budget spécifique, considérant que cela fait partie de la rédaction.

À propos de la relecture, on entend souvent : « Si le rédacteur ou le traducteur est bon, pas besoin de deuxième relecture ».

Sauf que :

  • les délais de livraison font que celui qui écrit ou traduit n’a pas toujours le temps de se relire dans les moindres détails ;
  • un rédacteur/traducteur professionnel, quel qu’il soit, reste un être humain (les machines se trompent aussi) avec ses failles, ses choix (bons et mauvais), ses certitudes et ses états du moment ;
  • chacun son rôle. Le rédacteur rédige. Le traducteur traduit. Le relecteur-correcteur relit et corrige. La rédaction et la traduction sont des exercices quasi physiques. Pendant qu’il couche les mots sur le papier, le rédacteur ou le traducteur met toute son énergie au service des idées et du style. C’est un bouillonnement intérieur intense. Un combat avec lui-même parfois. Cela va forcément de pair avec une rigueur d’écriture (un rédacteur/traducteur doit être complet), mais pour être totalement performant, il doit se sentir libéré de cette « contrainte absolue ». Savoir qu’on sera relu par un autre (professionnel, de surcroît) confère un supplément de confiance indéniable, pour ne pas dire essentiel (le filet de sécurité). Si le rédacteur ou le traducteur échoue dans sa mission, le correcteur ne pourra pas jouer pleinement son rôle, pire, on lui demandera d’en sortir pour faire de la réécriture (un exercice totalement différent).

Plus généralement, la méconnaissance du métier fait qu’on l’aborde sous un angle réducteur.

Au-delà des règles et exceptions, le correcteur apporte un regard critique. Il met également sa culture de la langue (notamment sur les questions d’usage) au service du texte.

En outre, si le diable est dans les détails, c’est précisément là que le correcteur fait la différence. Vous trouverez rarement une personne plus rigoureuse, exigeante, perfectionniste et pointilleuse dans son travail que parmi les relecteurs-correcteurs.

Enfin, à l’heure des nouvelles technologies et autres « applis »*, l’appel de la facilité automatique, immédiate et gratuite est fort.

Pourquoi dès lors aller payer un correcteur ? Il y a, à notre avis, quelques raisons valables.

  1. Parce qu’il corrige le mot en le replaçant dans son contexte : le sens du mot choisi correspond-il à l’idée qu’il est censé porter ?
  2. Parce que, si on lui demande, il peut émettre un avis sur le texte et formuler des recommandations.
  3. Parce qu’il fait des choix objectifs sans exclure toute subjectivité.
  4. Parce qu’il est capable de faire plusieurs propositions quand c’est nécessaire.
  5. Parce qu’il offre un gage de qualité et apporte ainsi du crédit aux contenus, en même temps qu’il donne confiance au rédacteur et aux autres acteurs du projet (dont le client).
  6. Parce qu’il peut devenir un interlocuteur privilégié.

* Attention : il n’est pas question de dire que ces outils en ligne ne servent à rien. Ils peuvent se révéler des compléments très utiles. Ils ne peuvent par contre pas être la référence.

Écrire, mais pour qui ?

Écrire, c’est être généreux. L’information et la communication supposent d’être tourné vers les autres, en particulier vers ceux à qui l’on s’adresse. On ne vous apprend pas grand-chose ici.

Toute entreprise (organisation, association, institution) qui se respecte dispose de son plan de communication (dans lequel sont définis les objectifs de communication, messages clés, publics cibles et canaux de diffusion) et de sa charte éditoriale.

Dans la pratique, ces outils sont rarement utilisés (ou pas toujours à bon escient), et encore moins transmis à l’ensemble des acteurs du processus de production (en particulier lorsqu’il s’agit de prestataires externes). Ils sont davantage la représentation d’une situation idéale vers laquelle il faut tendre que le reflet d’une réalité.

La difficulté à laquelle sont confrontés bon nombre de correcteurs tient au fait que le rédacteur (bien souvent à son corps défendant) rédige pour son client, son entreprise ou son supérieur hiérarchique plutôt que pour le lecteur.

Le correcteur voit ainsi quantité de ses changements passer à la trappe, parfois même au détriment des règles de la langue :

  • mettre un terme entre guillemets en italique serait plus esthétique ;
  • mettre une majuscule à n’importe quel titre, fonction ou domaine de compétences ferait plus sérieux ;
  • etc.

Aussi, il arrive que le texte livré par le relecteur ne corresponde pas à la version finale publiée et diffusée. Le caractère sensible ou politique du propos peut impliquer des modifications (reformulations) de dernière minute, avec une chaîne de collaborateurs tentaculaire. Rien d’extraordinaire à cela, sauf qu’on omet de se tourner vers le relecteur en dernier ressort. À ce stade, il doit être au centre du jeu, pas en périphérie.

Celui qui paie n’est pas celui qui lit. Rédacteurs et correcteurs ont trop souvent le tort de l’oublier, la faiblesse de ne pas l’affirmer.

Correcteur, et même plus

Lorsqu’on évoque le correcteur, on a souvent l’image d’un dictionnaire sur pattes. Même s’il l’amène à les ouvrir bien plus souvent qu’on ne le croit, le métier de correcteur ne se limite pas à éplucher et réciter grammaires et autres recueils de synonymes.

Le rôle du correcteur, c’est aussi (surtout) :

  • apporter un deuxième regard ;
  • donner au rédacteur le recul qu’il peut perdre en cours d’écriture ;
  • mettre en doute (le correcteur est aussi le premier lecteur) ;
  • protéger le client contre lui-même face à la tentation (naturelle) de faire passer ses envies, ses choix et ses contraintes avant.

Pourtant, le correcteur est rarement mieux traité/utilisé que le stéréotype qu’on en fait.

Quand il n’est pas court-circuité, il doit généralement se contenter du minimum (puisque c’est ce qu’on lui demande) et accepter de passer inaperçu. Rarement cité en fin de projet, s’il ne reçoit aucun retour sur son travail, c’est qu’il a bien fait son boulot.

Le correcteur n’est pas non plus cet être dénué de défauts (parfois trop rigide, têtu, perpétuellement insatisfait, zélé à l’excès ; en voilà quelques-uns), seul défenseur du lecteur oublié.

La confusion et la non-reconnaissance des rôles nuisent à tous à chaque étape du processus de production.

Cependant, intervenant en bout de chaîne, le correcteur subit plus encore les conséquences d’une situation qui s’est créée la plupart du temps sans lui.

 

Crédit photo : © Erwin Doorn

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