Sur le terrain des mots : le français à la « quatre-quatre-deux »

Rivière Singapour, Marina Bay, Singapour © Chuttersnap (Unsplash)

Ce premier jour de Coupe du monde nous a inspiré, mais la facilité seulement. On vous a ressorti une archive de blog de 2014 sur les débordements intempestifs du verbe médiatique sur le « flanc lexical » du ballon rond en période de grand tournoi.

On pensait qu’un peu de lecture pourrait vous occuper pendant la cérémonie d’ouverture, sinon pendant les passages à vide de la Russie et de l’Arabie Saoudite sur le terrain ce jeudi après-midi. Ce n’était pas garanti, pourtant le football et le spectacle ont bel et bien été titularisés dès ce premier match. Vous avez maintenant jusqu’à demain 14 h (coup d’envoi de la rencontre Égypte – Uruguay) pour jeter un coup d’œil à notre billet. Ça fait quatre ans qu’on attend que vous le lisiez, on peut encore attendre vingt-quatre heures…


Le français à la « quatre-quatre-deux »

À quelques heures de l’épilogue brésilien, on n’a pas résisté à l’appel du billet « On a tous quelque chose à dire sur la Coupe du monde ».

Le coup de dents de Luis Suárez, la vertèbre de Neymar, pas vraiment matière à parler « langue » pourtant. Et la mise au repos (et au silence) forcés de Ribery n’allait pas arranger nos affaires.

Loin du jeu, un phénomène a cependant retenu notre attention : la mauvaise influence que peut avoir le foot (en particulier en période de grand tournoi) sur le vocabulaire des journalistes, des médias et des communicants de tous bords.

Voilà une occasion toute trouvée pour nous de « prendre la balle au bond » et de remettre l’église au milieu du terrain (euh… non… du village) entre sens propre et sens figuré.

Tacles à tout va

On a coutume de dire qu’à pareil moment, il y a autant d’entraîneurs de football que d’habitants d’un pays. Certains journalistes et médias vont, semble-t-il, plus loin : quand il y a Coupe du monde, tout le monde joue !

Serait-ce donc là une certaine forme de retour au « football total » quarante ans plus tard ? Non, pas vraiment.

Quand Dati tacle Fillon, quand Samsung et Amazon taclent Apple, ou lorsque même Le Petit Robert est taclé (on aurait pu égrainer la liste longtemps), c’est le sens même des mots qu’on blesse.

Petit rappel de définition.

TACLE, subst. masc. SPORTS (footb.). Action de s’emparer du ballon des pieds de son adversaire en bloquant le ballon avec le pied ou en effectuant une glissade avec un ou deux pieds en avant. Le tacle glissé avec projection des deux pieds vers l’avant est presque toujours pénalisé par les arbitres (J. MERCIER, Footb., 1966, p. 33). REM. Tacler, verbe intrans. Faire un tacle.

Source : T.L.F.

Bien sûr, certains dictionnaires, dont Le Petit Robert, admettent le sens figuré de tacler.

Mais la langue française n’est-elle pas suffisamment riche de mots pour ne pas devoir en abuser ?

S’en prendre à, s’attaquer, prendre pour cible, égratigner, critiquer, dénoncer, etc. Les synonymes ne manquent pourtant pas.

Une image inappropriée

Au-delà de ça, l’image du tacle dans un titre ou un texte, qu’il traite de politique, d’économie ou de culture, est bien souvent trop forte ou inadaptée.

Élégant, conquérant, héroïque, désespéré parfois, le tacle est le beau geste par excellence.

Le tacle pris au sens figuré est violent et rugueux. On joue sur l’homme, pas sur les mots. L’intention était de faire mal et l’auteur (du tacle) serait parvenu à ses fins.

Les exemples évoqués précédemment montrent que l’emploi du sens figuré pose un problème d’objectivité.

Aussi, on a peine à imaginer certaines de nos personnalités se lancer dans des tacles, fussent-ils au figuré, lorsqu’on voit leur niveau de jeu au sens propre.

Quand toute la panoplie footballistique y passe

À côté du tacle, les références au ballon rond ne manquent pas.

On n’élude plus la question, on botte en touche (même si ici, on est plus proche de la sémantique du ballon ovale).

On ne renonce plus, on déclare forfait.

On ne dénonce plus un fait ou une situation, on met des cartons jaunes ou rouges, selon qu’il y ait mort d’homme ou non.

Enfin, plutôt que d’éliminer ou de faire cesser, on s’aligne tous pour mettre tel ou tel phénomène hors-jeu.

Paresse stylistique

Nous ne remettons certainement pas en cause l’usage du sens figuré des mots, qui fait tout le charme des expressions. Mettre une image sur une situation permet parfois de mieux décrire et ainsi de mieux dire.

Ce que nous critiquons par contre c’est l’usage excessif. Celui qui écrit ne raconte plus, il joue la facilité, laissant parler sa « paresse stylistique ».

Or, si au football la manière importe peu, elle est intrinsèque à l’écriture, sauf à écrire avec ses pieds.


Source : lesingeetlours.tumblr.com

Crédit photo © Chuttersnap (Unsplash)

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